Une soirée à Leipzig

Une soirée à Leipzig

Une soirée à Leipzig /// Enregistrement live ///
Oeuvres de Chopin Ravel Hadzidakis Xenakis Production : medienstiftung der sparkasse Leipzig // Collection campus|international:live//blüthner classic Disque paru en avril 2012 

Voir la présentation Voir la playlist
  • Présentation

    Peut être l’art a des frontières stylistiques, historiques, géographiques, mais l’âme humaine a toujours essayer d’exprimer les mêmes choses à travers les siècles: l’amour, la peur, la foi, la joie, le chagrin... C’est l’emballage qui change, les structures, les styles. Le contenu reste le même.

     

    Dans ce disque nous rencontrons des oeuvres des compositeurs qui semblent très éloignés, mais que j’ai voulu combiner dans un programme nocturne et fantastique. Du mystérieux nocturne opus 27 N°1 de Chopin à la fantaisie cosmique Herma de Xenakis, et du sombre et sensuel voyage Ravelien à la féroce Evryali et la tragique Ballade en Fa Majeur, ce programme propose un voyage romantique, qui visite des lieux insolites. Le petit coquillage de la fin clôt avec des danses et une célébration de la vie et du jour. 

    Frédéric Chopin - Nocturne Opus 27 N°1 en do dièse mineur (1835)

     

    L’écrivain et pianiste polonais Jan Kleczynski a vu dans ce nocturne une nuit calme à Venise, où, après une scène de meurtre, la mer engloutit un cadavre et continue à refléter le clair de lune. Certes, Chopin ne composait pas des pièces à programme, (même ses ballades font juste une allusion libre à une histoire) et cette image et juste une impression personnelle, mais c’est vrai que l’accompagnement ternaire à six et la matière sonore souple et aquatique de ce nocturne peut évoquer une barcarolle morbide, se déroulant dans la ville italienne flottante... Le thème du début, frugal et linéaire, oscillant entre majeur et mineur, avec un accompagnement construit par des quintes, crée une atmosphère à la fois calme et inquiétante, étrange, dans le silence. Cette ouverture est suivie par une deuxième partie passionnée et exaltée, comprenant un passage à la mazurka et  brusquement interrompue pour revenir à la partie aquatique du début. Le nocturne finit en do dièse majeur: rédemption.

     

    Iannis Xenakis - Herma  (1961)

     

    Herma en grec ancien signifie la fondation, l’embryon ou le lien. Que représente cette pièce de Xenakis ? Les fondations - augures d’une nouvelle musique ? Son Embryon ? Un lien avec des régions plus harmonieuses, dans un futur pas trop lointain ? 

    Herma est la première pièce pour piano importante de Xenakis. Elle a été écrite pour le pianiste japonais Yuji Takahashi, qui avait demandé une œuvre au compositeur, lui précisant qu’il n’aurait pas d’argent pour payer une commande. Xenakis accepte immédiatement. Le résultat est cette pièce, qui compte aujourd’hui parmi les classiques du piano du 20ème siècle. Quand Xenakis montrera pour la première fois Herma à des personnes de son entourage, toutes seront d’accord pour dire que la pièce est injouable. Néanmoins, Takahashi la jouera quelques mois après. 

    Herma est l’alliance de deux concepts : musique stochastique et musique symbolique. Les débuts de la musique stochastique se trouvent déjà dans Metastasis (1953). Depuis Pithoprakta (1956), c’est une théorie bien argumentée et développée dans plusieurs articles de Xenakis. La musique symbolique en revanche est inaugurée avec Herma. En quelques mots : la musique stochastique est une manière de tisser des surfaces sonores organiques et dynamiques, tandis que la musique symbolique est une manière d’organiser ces surfaces au sein d’une œuvre, comme fait par exemple la forme sonate. 

    Herma est une pièce impressionnante. Une pluie de notes, une pluie d’étoiles filantes, des sons qui éclatent, qui brillent, se rejoignent, forment des constellations dans un espace froid et harmonieux. Des nuages de sons se révèlent devant nous comme de grands objets sonores, comme des masses, parfois solides, parfois transparentes, parfois proches, parfois lointaines. Couvertes d’une lumière aveuglante ou cachées dans l’obscurité. L’oreille perçoit ces masses sonores comme un oeil qui s’approche d’un paysage, découvrant le sommet des montagnes qui lui étaient d’abord cachés. Le son du piano conquiert un espace d’une profondeur inouïe. Cet espace sonore devient dans Herma quasiment physique et nous voyons les notes flotter en lui, comme des étoiles dans le ciel. 

     

    Maurice Ravel - Gaspard de la nuit (1908)

     

    Avec Gaspard de la nuit, Ravel a voulu rendre son propre hommage au romantisme du 19ème siècle, en s’inspirant par l’oeuvre homonyme d’Aloysius Bertrand. Bertrand a écrit un cycle de poèmes sous-titré Fantaisies à la manière de Rembrandt et Callot, qui n’a été publié qu’en 1842, après sa mort. On y trouve toutes le caractéristiques du style romantique et de l’univers gothique, ainsi que des éléments qui annoncent le symbolisme de la fin du siècle. Ravel y a choisi trois poèmes pour composer son propre Gaspard de la nuit, sous-titré trois poèmes pour piano, composé en 1908 et créé en 1909. Il y a peu d’oeuvres qui ont fasciné autant les pianistes, non seulement grâce à sa beauté et son ambiance enchanté et hypnotisante, mais aussi à cause de sa difficulté. En effet, Gaspard de la Nuit pose la barre de la technique pianistique sur un autre niveau, et convoque le pianiste à devenir un véritable alchimiste pour transformer la sonorité du piano à autre chose et trouver des solutions à des problèmes en apparence insurmontables.

    Ondine, dont la technique mais aussi son ambiance aquatique rappelle clairement les Jeux d’Eaux, raconte l’histoire d’une nymphe des eaux, tombée amoureuse d’un humain, qui une nuit sort de son lac pour le rejoindre. La pièce, qui se déroule dans une atmosphère onirique et irréelle,  représente l’appel amoureux de la nymphe. A la fin, l’homme déclare être amoureux d’une mortelle. La nymphe éclate de rire tombe dans l’eau et disparaît...

    Dans Le Gibet, nous entendons le même si bémol se répéter pour 153 tout au long de la pièce, qui se construit autour de cette note. Comme le poème de Bertrand, qui pose la même question, essayant de comprendre d’où vient ce bruit. A la fin nous découvrons la vérité: il s’agit de la corde du pendu qui grince, tandis que le cadavre est doucement balancé par le vent.

    Scarbo, le personnage raconté par la troisième pièce, est un démon nocturne, une apparition cauchemardesque. Ce qui est intéressant avec la pièce de Ravel c’est à quel point le compositeur arrive à montrer un portrait complexe de ce personnage, capable de changer de visage en un quart de seconde: passionné? joueur? dangereux? vertigineux? sensuel? empoisonnant? Jusqu’au dernier moment et la disparition soudaine et inattendue de Scarbo, on ne sait pas s’il est venu pour jouer ou pour nous assassiner, pour nous séduire ou pour nous tuer... Cela donne naissance à une technique pianistique féline, avec des grandes difficultés, des notes répétées, des enchaînements de secondes rapides, ou des passages étalés sur la totalité du clavier. La pièce est organisée en deux parties, comme plusieurs autres oeuvres de Ravel: une première partie en sorte d’exposition, et une deuxième qu’on pourrait appeler re - exposition, qui ressemblerait à un reflet de la première partie dans une glace déformante, lui rendant une image plus inquiétante et hallucinante.

     

       

     

    Iannis Xenakis - Evryali  (1973)

     

    Filles de Phorcys et de Céto, monstres marins, enfants de Gaïa, les Gorgones étaient elles-mêmes des monstres marins avec des mains de bronze et des dents pointues. Elles avaient des serpents venimeux à la place des cheveux, et leur regard transformait en pierre celui qui osait les regarder dans les yeux. Leurs noms étaient : Euryalé, Stheno et Méduse. Parmi les trois sœurs, c’est la dernière qui est la plus célèbre. Étant la seule mortelle, elle fut tuée par Persée.

    Le choix du nom d’Evryali, la sœur aînée ignorée de Méduse, révèle symboliquement d’emblée les intentions du compositeur. 

    Xenakis choisit un personnage de la sombre et violente Théogonie, pour nous livrer une musique d’une force et d’un élan surprenant. 

    Les cheveux serpentants de la gorgone figurent les arborescences, le nouveau concept compositionnel qu’il expérimente pour la première fois avec Evryali. 

    Le sens du mot grec Evryali est mer large. Xenakis adorait la mer. Et il aimait l’affronter dans son kayak, quand elle était déchaînée, quand elle mettait sa vie en péril. Les vagues vertigineuses d’Evryali ressemblent à cette mer agitée. Et le pianiste à l’homme qui met tout en œuvre pour affronter cette nature le menaçant d’anéantissement. 

    Depuis le XIXe siècle, et même en deçà, les penseurs de l’art n’ont cessé de vouloir associer le visuel et le sonore. Xenakis emploie dans Evryali un rapport analogique entre la représentation graphique et le résultat sonore. Donc, un lien étroit entre l’aspect visuel et l’aspect auditif, entre voir et entendre.

    Evryali, dédiée à Marie-Françoise Bucquet, et créée par elle en 1973 au Lincoln Center à New York, est une œuvre qui vibre d’une vitalité surprenante. Elle scintille, brille, serpente dans l’espace, pleine d’énergie, de force, de grâce. C’est sans doute l’œuvre du compositeur la plus accessible. Son effet sur le public est immédiat et extraordinaire. Cela n’est pas uniquement un résultat de l’effet produit par sa difficulté impressionnante mais est aussi provoqué aussi par le dynamisme, l’élan particulier à cette oeuvre.

     

    pastedGraphic.pdf

     

     

    Frédéric Chopin - Ballade N°2 en Fa Majeur opus 38 (1836)

     

    Forme lyrique médiévale, pièce vocale accompagnée contant une histoire, la ballade renaît avec le romantisme du 19ème siècle. C’est peut être son coté gothique, sombre et fantastique, éléments chers au romantisme, qui attire de nouveau vers ce genre quasiment oublié. Chopin sera le premier à composer des ballades purement instrumentales, d’un caractère légendaire et narratif.  La deuxième ballade est dédiée à Robert Schumann, qui, de son coté dédie à Chopin Kreisleriana.

    Contrairement à Schumann ou Liszt, Chopin n’affiche jamais des sources d’inspiration non musicales, littéraires, picturales ou autres. Sa musique reste toujours absolue, non narrative. Pourtant, ses ballades, vu qu’elles évoquent un genre narratif, suivent de loin l’idée d’une histoire.  La deuxième ballade est inspirée d’une légende qui parle du sort d’une ville polonaise assiégée par les Russes. Après une longue bataille au milieu d’une nuit orageuse, la ville est prête à céder à l’ennemi. Tous ses habitants se mettent à genoux pour prier de salut. Dieu a pitié d’eux, et dans un horrible fracas, la terre se fend en deux pour engloutir la ville entière, qui est remplacé par un lac, qui existe toujours en Pologne. Une fleur pousse aux bords de ce lac, que l’on ne trouve pas ailleurs: le légende dit que se sont les habitants de la ville, qui se sont transformés en fleurs.

    Pour mettre en scène sa ballade, Chopin crée deux éléments très contrastés: celui de l’ouverture, en fa majeur, en un rythme de sicilienne, doux et rêveur, puis un thème en la mineur, violent et virtuose. Ces deux éléments se succèdent 2 fois, avant l’arrivée à une coda extrêmement dramatique. La ballade disparait brusquement dans une réminiscence du thème du début, cette fois-ci en la mineur. Par ailleurs, la question se pose assez souvent: cette ballade, est-elle en Fa Majeur ou en la mineur?

      

    Manos Hatzidakis - Pour un petit coquillage blanc Opus 1

     

    Manos Hadzidakis est peut être la figure musicale la plus emblématique en Grèce au 20ème siècle. Il n’a peut être pas rayonné en dehors des frontières du pays comme Iannis Xenakis (avec qui par ailleurs ils étaient très amis), Nikos Skalkotas, ou même Mikis Theodorakis. Mais dans la Grèce même, il n’existe pas un autre compositeur ou même figure culturelle qui ait laissé une empreinte plus importante que lui. Figure également politique, centre d’un groupe d’une intelligentsia intellectuelle de son époque, fondateur du Troisième Programme, chaîne  légendaire à la radio publique grecque, Hadzidakis a composé des centaines et des centaines des mélodies les unes plus connues que les autres. Il n’y a pas une bouche grecque qui ne murmurera pas une mélodie Hadzidakienne une fois par jour...

    La caractéristique de la musique de Hadzidakis est qu’elle réussit à connecter la musique savante à la musique traditionnelle, en passant par une musique urbaine grecque (et plus précisément athénienne) de l’époque, en créant ainsi un nouveau genre qui exprimait mieux que tout l’âme grecque d’aujourd’hui, avec ses joies euphoriques, ses mélancolies voluptueuses, son regard sur une mer egée nocturne, remplie de petits bateaux flottants dans le reflet du clair de lune.

    Pour un petit coquillage blanc, est l’opus 1 du compositeur, composé en 1945 quand il avait vingt ans. Sous l’influence du mouvement néo-classique et des compositeurs comme Aaron Copland ou Serge Prokofiev, le Coquillage se veut anti-romantique: il doit être jouer avec un sens du rythme rigoureux et sans rubatos inutiles. L’oeuvre est construite comme un cycle de cinq diptyques de petites pièces: des danses traditionnelles précédées chaque fois par un prélude, de caractère quasiment improvisé.

     

     

     

    Stéphanos Thomopoulos


  • Playlist

    Frédéric Chopin - Nocturne Opus 27 N°1 en do dièse mineur (1835)

    Iannis Xenakis - Herma  (1961)

    Maurice Ravel - Gaspard de la nuit (1908)

    Iannis Xenakis - Evryali  (1973)

    Frédéric Chopin - Ballade N°2 en Fa Majeur opus 38 (1836)

    Manos Hatzidakis - Pour un petit coquillage blanc Opus 1